Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre, de Ruta Sepetys, Gallimard, 2011, 420 pages, 14,20€, 9782070635672.

sepetys

Résumé:

Une nuit de juin 1941, Lina, quinze ans, sa mère, Elena et son petit frère, Jonas, dix ans, sont brutalement arrêtés par la police secrète soviétique. Au bout d’un voyage épouvantable de six semaines, presque sans eau et sans nourriture, entassés dans des wagons à bestiaux, ils débarquent au fin fond de la Sibérie, dans un camp de travail soviétique. Logés dans des huttes, sous alimentés, brutalisés par les hommes du NKVD, les déportés tentent de survivre et de garder espoir. Dans le kolkhoze, le travail de la terre est éreintant. Mais malgré la mort, la maladie, le froid, la faim et la terreur, Lina tient bon, soutenue par une mère exemplaire, son amour pour un jeune déporté de dix-sept ans, Andrius, et portée par sa volonté de témoigner au nom de tous et de transmettre un signe de vie à son père (condamné à mort dans un autre camp) grâce à son art du dessin et à l’écriture.

Mon avis:

Un TRES beau roman, que j'ai lu d'une traite, incapable de le lâcher avant d'en avoir lu la dernière page. Bien que les personnages soient fictifs, l'auteur, très documentée, nous offre-là un véritable témoignage. Lina raconte une période extrêmement dure de sa vie et partage avec le lecteur ses sentiments profonds, en entrecoupant le récit de sa déportation avec ses souvenirs de sa vie d'avant. On découvre une jeune fille extraordianirement forte, soutenue dans cette épreuve par sa mère, son frère, et un jeune homme qui deviendra son compagnon... Mais au-delà des personnages du roman, c'est un peuple que l'on découvre, et une histoire trop peu présente dans les romans, celle des déportations des habitants des pays baltes, annexés par Staline. Si on connaît désormais l'horreur des déporations de Juifs par Hitler, le sort des déportés lituaniens dans les kolkhozes, et jusqu'en Sibérie, est moins connu. Ce roman permet d'appréhender ce que ces hommes et femmes ont vécu, leur seule faute étant d'être des "intellectuels", et comment, pour certains, la seule force de leur esprit les a gardé en vie.

Lina et ses proches traversent bon nombre d'épreuves: le voyage interminable en wagon, la mort déjà présente, la maldie, le froid, l'humiliation, l'inquiétude permanente, la peur, l'incertitude... Face à tout cela, l'humanité développe des qualités incroyables telles que l'entraide, le courage, la capacité à garder l'estime d'elle-même... Tout est présenté de manière forte, mais sans mélodrame qui parfois peu repousser les lecteurs, et leur faire prendre de fait une certaine distance. Ce récit, dur, mais poignant, est en celà très "juste", on s'attache à cette famille, et on la suit sans détourner les yeux dans un quotidien où tout est vécu à l'extrême. Comme le souligne très justement l'auteur, les gens qui, comme Lina avec le dessin, possédait une manière d'extérioriser leur sentiments, ont pu résister avec plus de force à la machine à broyer que sont les camps de Sibérie.

Ce livre est un très bon premier roman, et permet de transmettre un message fort à tous.  c'est un vrai coup de coeur, et je ne peux que le conseiller très vivement... Par la dureté de certains événements, il s'adresse aux adolescents et adultes, et trouvera une place aussi dans un cadre scolaire, apportant un témoignage complémentaire à l'histoire de la Seconde Guerre Mondiale.

Voici quelques extraits:

L'arrestation: "[L'officier] jette son mégot de cigarette encore allumé sur le parquet propre de notre salon et l'écrase d'un coup de talon.

Nous étions sur le point de devenir des mégots de cigarette."

La haine: "Je regardai Andrius. La commissure de ses lèvres ainsi que ses dents étaient maculées de sang séché; sa mâchoire était enflée. Je les haïssais, oui, je haïssais le NKVD et les Soviétiques. Ce jour-là, je plantai une semence de haine dans mon coeur, jurant qu'elle deviendrait un arbre gigantesque dont les racines les étrangleraient tous."

La force de l'esprit: "C'est sous la menace d'un fusil que je me laissai aller à tous les espoirs et me permis de formuler des souhaits au plus profond de mon coeur. Komorov s'imaginait qu'il nous torturait. Il ignorait que nous pouvions lui échapper en nous réfugiant dans une zone de calme parfait, une sorte d'île à l'intérieur de nous-mêmes, et que nous y puisions une grande force."