Gabriel et Gabriel, de Pauline Alphen, Livre de Poche Jeunesse, 2011, 4.90€, 120 pages, 9782013230018.

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Résumé:

Gabriel a onze ans.
Gabriel prend l'avion pour la première fois. Gabriel va au Brésil, passer des vacances chez sa marraine. Une fois arrivé, Gabriel rencontre Gabriel. Un garçon qui porte le même prénom, mais que tout différencie de lui : la couleur de sa peau, sa vie dans une famille modeste, sa familiarité avec les animaux et la nature. Cet été sera celui de leur rencontre, de leur amitié, et de leur magie qui en naît...
pour de vrai !

Mon avis:

Pauline Alphen nous offre ce petit livre tendre comme une pause nécessaire avant de replonger dans le dernier tome des Eveilleurs. Depuis longtemps elle le travaille, ce texte... Elle le tourne et retourne jusqu'à ce qu'il soit "vrai", sensible et chargé d'émotions enfantines.

La trame est la suivante: Gabriel, un jeune franco-brésilien, part en vacances dans la famille de sa mère au Brésil. Il y rencontre un jeune garçon qui s'appelle lui aussi Gabriel. Gabriel (France) nous raconte cette expérience sous forme d'un petit journal, avec ses mots à lui, auxquels se mélangent des mots portugais. C'est un vrai régal à lire, et la plume de Pauline Alphen s'envole, encore plus loin que d'habitude, pour nous faire voyager au Brésil, en enfance et dans un univers magique... 

"Gabriel et Gabriel" traite de la découverte d'une culture différente par l'enfant, de l'amitié naissante, de la recherche de sa propre identité... De beaux sujets pour ouvrir les yeux et poser un regard nouveau sur l'"étranger"... Et aussi pour tous ceux qui, enfants, ont un jour pris conscience de leur origines "mélangées", et n'ont pas toujours sû comment se positionner face à cette riche différence.

Bref, ce petit livre d'une centaine de pages est un vrai bijou, à savourer de 7 à 107 ans. Une bonne idée de petit roman pour les tous jeunes lecteurs, mais accompagnés, car les mots étrangers peuvent le dérouter. 

 

Extrait (premières lignes du livre):

L'avion

"Il bourdonnait. Il volait. Gabriel, ça lui faisait tout drôle d’être dans l’avion sans ses parents. Ils étaient restés en France parce que son papa avait du travail et que sa maman était insomniaque dans la nuit. L’insomnie, c’est une maladie de la nuit que les mamans attrapent en même temps que les petits frères. Gabriel n’avait pas envie de penser à son frère maintenant. De toute façon, il n’y avait rien à en dire : un bébé, ça pleure, ça tète, ça dort, et ça recommence. Et ça rend les mamans insomniaques dans la nuit."

 

Et voici un extrait de l'article du blog de Pauline, dans lequel elle nous présente ce livre si cher à son coeur:

"Je suis heureuse de vous présenter ce texte auquel je tiens.

Je vais vous dire pourquoi.

Le 14 juillet 1992, je reçus un fax du Brésil. Mon frère m'écrivait: "Avant tout, je veux te dire qu'elle est partie dans un sourire."

 

J'étais devant mon ordinateur, la lumière de l'été caressait les vieilles poutres de l'hôtel St Aignan qui accueillait les bureaux de l'ONG pour laquelle je travaillais.

Le temps était suspendu, vous savez, comme cela arrive parfois dans les moments importants.

J'étais en France et ma grand-mère (qui n'était pas ma grand-mère mais qui était ma grand-mère) venait de mourir au Brésil.

Je ne pouvais pas sauter dans un avion.

Je ne pouvais même pas vraiment pleurer.

J'étais au travail, devant mon ordinateur. C'était l'été. Ma grand-mère n'était plus.

Je voulais faire quelque chose.

J'ouvris une page word sur l'ordi devant moi.

Je pensai à elle. Je cherchai mon premier souvenir d'elle.

 

J'avais onze ans. J'habitais en France et je montais dans l'avion pour aller au Brésil où elle m'attendait. Elle et tant d'autres. Le pays tout entier.

Et, soudain, je fus envahie. Mémoire. Émotions...

 

J'écrivis:

Foi o primeiro avião consciente
Antes houve outros mas esse eu sabia, desse eu lembro


C'est-à-dire:
Ce fut le premier avion conscient
Il y en eut d'autres auparavant mais celui-là je savais, de celui-là je me souviens


En 1992, j'écrivais en portugais.

Et que de la poésie.

Je n'étais revenue en France que depuis quatre ans.

Ce jour-là, pour dérouler mes souvenirs, pour les pécher si loin, la poésie ne convenait pas. Je pris le risque de la prose.

 

J'écrivis longtemps ce jour-là, retrouvant ma grand-mère et découvrant que je pouvais écrire en prose.

Je re-écrivis longtemps ensuite.

2011 - 1992 = 19

Dix-neuf ans.

 Pendant dix-neuf ans, j'ai travaillé ce texte qui s'appelait alors "par exemple, la chronologie", en minuscules et sans point. D'abord en portugais. Puis en français. Et de nouveau en portugais. Puis encore en français. A la première personne. A la troisième avec un personnage féminin, puis masculin… Je ne le travaillais pas tous les jours, bien sûr, je l'oubliais pendant des mois, mais il ne m'a jamais quittée. Il manquait toujours quelque chose, ce n'était jamais comme je voulais. Alors, j'y revenais. Le récit a bougé, beaucoup. Ma grand-mère qui avait le rôle principal s'est un peu effacée, d'autres personnes ont occupé le devant de la scène, des personnes qui aujourd'hui se confondent avec les personnages.

 

En 2005, je publiai mon premier livre en français ("Journal d'un enfant aujourd'hui, au Brésil"). Des portes s'ouvrirent. Une possibilité surgit de publier d'autres textes. Je repris "par exemple, la chronologie", le travaillai encore, lui donnant la forme qu'il a aujourd'hui. La publication ne se fit pas.

En 2009, je publiai le premier volume de Les Eveilleurs.

En 2010, enfin, une éditrice formidable -la mienne- flasha sur ce texte. 

Le 12 octobre 2011, "Gabriel et Gabriel" parait enfin.

En lisant les épreuves, j'ai, pour la première fois, senti que c'était ok, que je pouvais le lâcher. Parce que j'étais arrivée à une forme, un style, un fond qui me convenait? Parce que je peux maintenant lâcher l'enfance sans peur de la perdre?"